Journée Nationale des Compétences Féminines Tunisiennes Résidentes à l’Etranger 9 août 2018 Mot d’ouverture de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM)


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10/08/2018 - 3:18pm
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ZIED

Allocution de Mme Paola Pace Chargée d’affaires de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en Tunisie

 

C'est avec un immense plaisir que, au nom de la chef de mission de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en Tunisie Madame Lorena Lando qui malheureusement ne peut pas être avec nous aujourd’hui, je participe à l’ouverture de cette importante conférence sur « la femme migrante : vectrice de développement économique et de changement social dans son pays d’origine ».

A l’occasion de la célébration de la Journée Nationale des Compétences Féminines Tunisiennes Résidentes à l’Etranger, l’OIM rend hommage aux femmes migrantes qui représentent une part importante des migrants dans le monde et qui nourrissent des espoirs, débordent d’idées et reflètent diverses expériences de la migration. Les femmes migrantes sont un vecteur de développement et de changement, d’innovation.

Migration et genre

L’un des facteurs les plus déterminants dans le processus migratoire est le genre. La migration permet de renforcer l’autonomisation des femmes au travers de l’accès à l’éducation, à l’expérience, à l’indépendance économique, etc. La migration peut permettre aux femmes de renforcer l’accès à leurs droits et de les affranchir de schémas plus traditionnels.

1 personne sur 7 est un migrant[1] : si nous ajoutons aux 257,7 millions de migrants internationaux les 763 millions de migrants internes nous avons plus d’1 milliard de personnes qui ont quittés leur lieu de résidence habituelle. Parmi ces 257,7 de migrants internationaux, 124,6 sont des femmes. Cela représente 48,8 % des migrants internationaux par le monde.

Parmi les 232 millions de migrants internationaux en 2013, plus de 150 millions étaient des travailleurs migrants. 44,3% d’entre eux étaient des femmes.

Les migrants, en particulier les femmes, ont des taux d’activité plus élevés que les non-migrantes. Les migrants représentent 3,4 % de la population mondiale totale. Cependant, les travailleurs migrants constituent une proportion plus élevée (4,4 %) de l’ensemble des travailleurs. Cela illustre un taux d’activité plus élevé pour les migrants (72,7 %) que pour les non-migrants (63,9 %). Cette différence est liée au fait que les femmes migrantes travaillent davantage que les femmes non-migrantes (67,0 % contre 50,8 %), tandis que le taux d’activité est pratiquement équivalent entre les hommes non migrants et les hommes migrants (78,0 % contre 77,2 %)[2].

Même si les migrants ne représentent que 3,4% de la population mondiale, les études menées sur le sujet révèlent que les migrants contribuent à près de 10% du produit intérieur brut. Les migrants ont contribué pour environ 6 700 milliards de dollars au PIB en 2015, soit environ 3 000 milliards de dollars de plus que ce qu'ils auraient produit s’ils étaient restés dans leurs pays d'origine[3].

La Tunisie dénombrait, en 2017, environ 1,3 million d’émigrés, selon les statistiques de l’Observatoire national de la migration (ONM)[4].

Au cours de l’année 2017, le nombre de migrants accueillis aux bureaux de l’OIM Tunis, Sfax et Zarzis a été de 1200 migrants. Parmi ces migrants, 42% étaient des femmes. Durant l’année 2017, 28 nationalités différentes ont été enregistrées, mais 75% des migrants sollicitant une assistance auprès de l’OIM étaient originaires de seulement 5 pays, à savoir la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Cameroun, le Nigéria et la République Démocratique du Congo. La totalité des migrants ont bénéficié de services d’information, de conseil et d’orientation adaptés à leurs besoins.

La concrétisation des avantages de l'immigration dépend de l'intégration des nouveaux arrivants dans le marché du travail de leur pays de destination et dans la société.

Les transferts de fonds des femmes migrantes

Les transferts de fonds sont reconnus comme un outil crucial permettant de réduire la pauvreté des ménages et de renforcer le développement local.

Il est à noter que les transferts de fonds varient en fonction des statuts des migrants dans les pays d’accueil, de même qu’en fonction des politiques de migration et de transferts des pays d’origine et d’accueil. De plus, nous parlions tout à l’heure de la dimension genre dans la migration ; mais cette dimension genre s’applique également aux transferts de fonds. En effet, le genre a un impact sur les sommes et la fréquence des transferts de fonds envoyés dans les pays d’origine, mais également sur l’utilisation qui est faite de ces transferts.

Au niveau global, il apparaît que les femmes et les hommes renvoient en fait plus ou moins le même montant dans leurs pays d’origine ; mais la proportion de salaire renvoyés est bien supérieure lorsqu’elle est renvoyée par des femmes par rapport à la proportion de salaire renvoyée par les hommes. Les femmes ont également tendance à envoyer de l’argent plus souvent et durant des périodes de temps plus longues. Mais, en renvoyant des petites sommes plus souvent, les femmes dépensent également plus d’argent en frais de transfert. Dès lors, la réduction des frais de transfert de fonds et la mise en place de différentes options de transferts rendraient les transferts de fonds plus accessibles pour les femmes et permettraient de maximiser l’impact positif des transferts de fonds.

Les femmes ont plutôt tendance à transférer des fonds à la personne qui s’occupe de leurs enfants (généralement des femmes) afin d’assurer que cet argent sera effectivement utilisé pour le bien des enfants et du ménage.

Les fonds transférés permettent d’améliorer la situation économique des foyers et communautés d’origine. Il apparaît que lorsque les femmes sont réceptrices des fonds, elles ont un meilleur contrôle de la dépense de ceux-ci que les hommes. Mais les femmes ont également tendance à dépenser ces fonds dans les secteurs de dépenses du foyer liés à la nourriture, la santé et l’éducation, principalement à destination des enfants. Les études ont en effet tendance à considérer l’utilisation des fonds par les femmes comme « non productifs », bien qu’en réalité l’investissement dans la nourriture, l’éducation et la santé permettent de réduire la pauvreté et ainsi, de contribuer au développement. Mais étant donné que les fonds des femmes ont tendance à être utilisé pour le bien-être quotidien de la famille, les femmes migrantes ont dès lors moins d’opportunités pour investir, par exemple dans des petites entreprises, sur le plus long terme.

En tant qu’émetteur de fonds, les femmes migrantes adoptent un nouveau rôle au niveau de la famille et de la communauté. En tant que « récepteur de fonds », les femmes recevant l’argent acquièrent également plus d’autonomie en matière de gestion des ressources familiales et adoptent également un rôle plus important au sein des familles et des communautés.

Au-delà du développement à court, moyen et long terme, les transferts de fonds permettent donc également de renforcer l’autonomisation des femmes. Il est donc crucial de continuer à travailler dans la facilitation des transferts de fonds mais également dans l’éducation à la gestion de ces fonds et à l’optimisation de ceux-ci afin de maximiser les impacts sur le long terme de cet aspect positif de la migration qui profite aussi bien aux migrants eux-mêmes, qu’à leurs familles, communautés d’origine mais également leurs pays d’origine.

Au-delà des transferts de fonds : le rôle et la contribution des femmes migrantes

Mais au-delà des transferts de fonds, la femme migrante contribue également au développement et à l’investissement dans son pays d’origine de façons multiples et diverses.

Comme on l’a évoqué à plusieurs reprises la migration contribue à l’autonomisation des migrants eux-mêmes, mais également de leurs familles, communautés et pays d’origine. En migrant, les femmes renforcent leur autonomie, acquièrent des rôles sociaux et économiques différentes des rôles qu’elles avaient au sein de leurs sociétés d’origine. De plus, l’expérience acquise à l’étranger, au travers des études et/ou des expériences professionnelles sont profitables aux pays d’origine. En effet, à distance (au travers d’outils innovants par exemple) ou sur place (pour des périodes courtes, longues ou définitives), les femmes migrantes peuvent faire profiter leurs communautés d’origine de l’expérience acquise au travers de la migration, par exemple au travers du mentorat d’entreprises.

Ainsi, la diaspora peut contribuer au renforcement de capacités, de même qu’au « comblement », même temporaire, de lacunes en ressources humaines qualifiées.

Au travers d’initiatives personnelles ou groupées, les femmes migrantes peuvent également mettre en place ou renforcer les échanges commerciaux en promouvant le terroir de leurs pays d’origine, le savoir faire de leurs pays d’origine, etc.

Mais pas seulement…le développement et l’investissement peuvent également passer par la promotion à l’étranger de produits et savoir-faire des pays d’origine. Des échanges culturels et commerciaux sont donc également le fruit de la migration et peuvent contribuer au développement et au renforcement des investissements dans les pays d’origine.

OIM, femme migrante, diaspora

L'OIM a acquis une expérience considérable dans la conception et la mise en œuvre de programmes visant à utiliser les compétences et les connaissances de ressortissants qualifiés dans le monde entier, y compris des programmes menés en Amérique latine, en Asie et en Afrique. Ces programmes d’engagement de la diaspora reposent sur le principe que les qualifications et l’expérience acquises à l’étranger par les migrants peuvent contribuer à renforcer les capacités des ressources humaines des secteurs qui sont prioritaires pour le développement socioéconomique de leur pays. Dans le cadre des conventions de Lomé II, III et IV, l’OIM a lancé en 1983 le « Programme de retour et de réintégration des ressortissants africains qualifiés » (RQAN), qui a permis d’appuyer plus de 2 000 ressortissants africains hautement qualifiés et expérimentés, de même que 2 565 boursiers à contribuer au développement de leurs pays d’origine au travers des compétences développées à l’étranger et de leur investissement dans des projets porteurs de développement.

Sur la base des enseignements tirés du RQAN, l’OIM a lancé en 2001 un nouveau programme intitulé « Migration pour le développement en Afrique (MIDA) », à Libreville, au Gabon. Le MIDA est un programme de renforcement des capacités institutionnelles qui vise à développer des synergies entre les profils des migrants africains et les demandes des pays, en facilitant le transfert des compétences et des ressources vitales de la diaspora africaine dans les pays d'origine. Le MIDA repose sur la notion de mobilité des personnes et des ressources et, à ce titre, offre des options pour le réinvestissement du capital humain, y compris le retour temporaire, à long terme ou virtuel[5].

En Tunisie l’OIM travail avec les autorités et les migrants pour capitaliser sur les compétences et l'expérience de femmes migrantes et contribuer au développement national et local. L’OIM met actuellement en œuvre différents projets visant à renforcer les transferts de compétences, d’expertises et l’investissement, notamment au travers de : un projet de migration circulaire entre la Tunisie et la Belgique, un projet d'investissement en Tunisie de la diaspora tunisienne vivant en Italie, un projet visant à l'accès au travail pour les femmes migrantes en Tunisie et la population locale et un projet d'insertion professionnelle pour des personnes actuellement exclues du monde du travail.

Madame Labidi, Ministre de la Femme, de la Famille, de l’Enfance et des Séniors, Mesdames et Messieurs les représentants du Gouvernement et de la société civile, je vous remercie de votre aimable attention et je vous souhaite une conférence réussie.

 


[1] Un « migrant » est toute personne qui, quittant son lieu de résidence habituelle, franchit ou a franchi une frontière internationale ou migre ou a migré à l’intérieur d’un Etat, quels que soient :

  1. Le statut juridique de la personne
  2. Le caractère volontaire ou involontaire de la migration
  3. Les causes de la migration
  4. La durée du séjour

OIM, définition de Migrant, mars 2016. Voir aussi la résolution de l’OMS sur la santé des migrants.

[2] OIT, Estimations mondiales de l'OIT concernant les travailleuses et les travailleurs migrants. Résultats et méthodologie. 2015.

 

[3] Global migration’s impact and opportunity. Report, McKinsey Global Institute, November 2016 by Jonathan Woetzel, Anu Madgavkar, Khaled Rifai, Frank Mattern, Jacques Bughin, James Manyika, Tarek Elmasry, Amadeo di Lodovico, and Ashwin Hasyagar.

[4] Selon les méthodes de calculs et définition, le nombre de migrants peut varier. En effet, selon le Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies (UNDESA), les émigrés tunisiens étaient, en 2017, au nombre de 767 155. Parmi ceux-ci, UNDESA estimait que 330 806 étaient des femmes. https://migrationdataportal.org/?i=stock_abs_&t=2017&cm49=788

[5] MOBILIZING THE AFRICAN DIASPORAS FOR THE DEVELOPMENT OF AFRICA http://publications.iom.int/system/files/pdf/mida_en.pdf.


Documents: 
PDF icon Allocution OIM - La femme migrante vectrice de développement et de changement - 9 août 2018.pdf